Entretien avec Marie Bruneau et Bertrand Genier
Après plusieurs années de réflexions, d'échanges, de rencontres et de randonnées à travers les Pyrénées, Marie Bruneau et Bertrand Genier sortent ce très riche ouvrage sur l'imaginaire pyrénéen. Depuis son lancement, il y a un mois, le livre reçoit un accueil enthousiaste de ses premiers lecteurs, c'est donc l'occasion de vous en confier quelques secrets de sa conception.
Vous sillonnez les Pyrénées à pied depuis des années et vous leur avez consacré trois livres. Quel a été le déclencheur de ce monumental Atlas que vous publiez aujourd’hui ?
– En fait, nous suivons encore et toujours le même chemin…
– Notre premier livre, « 55 jours », était le récit d’une traversée à pied, de mer à mer, le temps d’un été. Le second, « Passages », questionnait quelques-uns de ces passages qui font communiquer les deux versants de la cordillère pyrénéenne, pour y mettre à l’épreuve cette jolie formule d’Henri Lefebvre : « Les Pyrénées séparent et relient la France à l’Espagne. » Le troisième, « Ici commence le chemin des montagnes », engageait une expérience en vraie grandeur, celle d’aller enquêter quelques situations choisies en certains lieux de la chaîne pyrénéenne dans lesquels des artistes ont inscrit ou initié, à différentes époques, quelques-uns de leurs travaux.
– Ce quatrième projet résulte d’une invitation qui nous a été faite à venir parler de « l’imaginaire pyrénéen » pour la première édition de Pyrénéo (2021), un événement imaginé par l’association Une marque pour les Pyrénées (aujourd’hui Agora) et l’Agence des Pyrénées. L’année suivante, pour le second Pyrénéo, nous présenterons la première ébauche d’une recherche « en images » qui se matérialise quatre ans plus tard sous la forme de cet Atlas.
Comment fonctionne votre binôme d'artiste et d’architecte dans la création d’une telle œuvre ?
– Nous travaillons ensemble depuis toujours, mais il reste pourtant quelque chose d’un peu mystérieux dans cette alchimie d’une création à quatre mains.
– On pourrait dire que l’une est plutôt du côté de l’art, et l’autre de celui du projet, ou réciproquement car la répartition des rôles est fluctuante.
– Mais quand une fulgurance s’impose, il n’y a pas débat, ni querelle d’ego…
– Parfois, c’est plus laborieux mais nous avons appris à ne pas avoir peur de nos désaccords : accepter le regard de l’autre nous oblige à ralentir.
– Et tout est fait maison, garanti sans l’IA !
L’ouvrage se compose pour moitié de planches d’images : des « collages » sur les pages de droite, et ce que vous nommez « contrepoints » en vis-à-vis, avec des cartes pour ponctuer les chapitres. Il se compose également, pour l’autre moitié, de textes. Ces textes ne sont-ils pas une autre forme de collages ?
– Oui, mais les images sont premières : on peut lire (déchiffrer ?) les collages pour leur dimension poétique et onirique, et les contrepoints pour leur inscription en contexte dans des situations ou des événements précis, d’une certaine façon pour leur effet de réalité.
– Et ce sont ces planches (doubles-pages) ainsi composées qui nous ont inspiré les textes qui les accompagnent (sans nécessairement les expliquer). Nous y invitons des citations ou fragments de textes cueillis lors de nos lectures, ou notées dans nos carnets. L’écriture consiste alors à assembler le divers et à faire vivre ensemble des auteurs entre lesquels on n’imaginait pas de pareilles connivences.
– Et de même que l’on peut « lire » les images, on peut circuler par le regard, « à sauts et à gambades », dans les textes : la mise en pages et la composition typographique nous y invitent. Vous noterez également que ces textes sont systématiquement traduits en espagnol, à égalité : imaginerait-on des Pyrénées avec un seul versant ?
Vous êtes également allés enquêter sur de nombreuses situations : carnavals, fêtes de l’ours, feux du solstice, traités de lies et passeries, pèlerinages. Vous avez visité des entreprises artisanales ou industrielles, rencontré des artistes, etc. Comment ces différentes activités ou événements s'entremêlent-ils pour nourrir notre imaginaire ?
– Chacun possède une manière qui lui est propre de se représenter les Pyrénées : celle d’un berger en estives différera notablement de celle d’un Palois regardant ces montagnes de loin. Pourtant ces imaginaires personnels sont nourris de connaissances et d’émotions partagées. Chaque groupe humain construit ainsi un imaginaire qui lui est propre : c’est sa capacité à se représenter collectivement le monde, à l’aide d’un réseau d’images qui lui donnent un sens. En convoquant ensemble toutes ces images, ce livre se propose, modestement, d’y contribuer.
– S’il restait encore quelque chose à dire, c’est que cet Atlas est peut-être moins innocent qu’il n’y paraît… La période que nous vivons est grave, et la crise (ou plutôt cette succession de crises) que nous subissons oblige à prendre conscience du décalage qu’il y a entre le monde tel qu’il est et la manière, sans doute datée, dont nous le regardons. Elle ébranle notre imaginaire. Elle remet en question le concept de nature tel que les penseurs de l’époque moderne l’ont inventé, et sur lequel nous avons fondé, et légitimé l’essentiel de nos croyances, de nos sciences et de nos techniques, de nos actions, y compris politiques…
En ce sens, on peut dire que nous vivons une crise des représentations. Questionner l’espace pyrénéen, où nature et culture se trouvent si intimement liées, se révèle alors particulièrement pertinent. Nous n’avons fait qu’ouvrir le chantier…
On pourrait croire qu'après ce gros travail, les Pyrénées n'ont plus de secret pour vous. Pensez-vous encore avoir des choses à dire sur cet immense territoire ?
– Longtemps, nous avons négligé les vallées et ce qu’il s’y passe pour (re) monter « en haut » au plus vite, dûment ravitaillés. La préparation de cet Atlas a considérablement élargi notre horizon… Et nous n’en aurons sans doute jamais fini avec elles !
Au premier abord, votre ouvrage pourrait se présenter comme une sorte d’ovni dans le paysage éditorial pyrénéen. À quel public l’adressez-vous ?
– Certes, il ne se laisse pas enfermer dans l’une des catégories habituelles des « beaux livres » (paysages, flore, faune, hauts sommets, etc.).
À la fois livre-plaisir et livre-connaissance, il s’adresse tout autant aux amoureux des Pyrénées qu’à à ceux qui les connaissent moins ; tout autant aux connaisseurs qu’aux simples curieux ; tout autant aux familiers de la lecture qu’aux amateurs d’images et d’histoires.
– Nous le dédions à tous ceux qui n’ont pas peur d’emprunter les chemins de traverse, et accepteront de lui consacrer un peu de temps. Car un atlas ne se lit pas comme un roman ou un livre d’histoire : on peut l’ouvrir pour y chercher une information précise, ou bien se laisser porter au fil des pages, d’image en image, de planche en planche, de texte en texte.